Ces flèches qui montent…montent dans le ciel helvétique

Par contributeurobdf

« La provocation serait-elle la seule manière d’aborder une question sensible ? »

Credits photo : Marie Julliard

Alors, oui, aujourd’hui, on ne parle plus que de ça. La fameuse interdiction de construire des minarets. Mais vous vous attendiez à quoi ? C’est dingue qu’il faille toujours un malheur, une déception pour que l’on réagisse. Ces affiches placardées dans toute la Suisse, personne ne s’en était ému jusqu’alors ? Il faut croire que si, à en écouter politiques et autres intellectuels helvètes. A coup de matraquage, l’opposition s’alarmait sur ce vote, et appelait la population à voter NON.  Personne ne s’attendait à tel résultat. OUI à 57,5% des suffrages exprimés, avec un taux de participation de 54%. Mais les Suisses avaient-ils envisagé les implications de leur choix politique ? Pour sûr, c’est tout le pays qui a été surpris par ce vote du 29 novembre sur les minarets. C’est dingue, il y a comme un arrière goût de présidentielle de 2002…

Un drapeau suisse écrasé par les symboles de l’Islam

De passage à Genève le 1er novembre, pour le 4ème festival international de Flamenco, j’ai, comment dire, été outrée par ces affiches maxi format à l’initiative de l’Union Démocratique du Centre (UDC). Pour tout vous avouer, j’ai d’abord été surprise, ai passé mon chemin, pour finalement revenir sur mes pas. Je suis littéralement restée bloquer devant ces minarets investissant le drapeau à croix suisse, cette femme voilée d’un hijab, l’exemple même de la peur de l’islamisation. Avec comme slogan : un énorme « STOPP » barrant l’affiche. « Ja zum Minarett-verbot », ceux qui ont fait de l’allemand l’auront compris, « oui à l’interdiction des minarets ». C’est on ne peut plus clair. Le minaret serait le symbole de l’islamisation rampante en Suisse. C’est bien trop facile. La majorité des musulmans s’estiment bien intégrés, et leur intégration se passerait bien. Comme le souligne Stéphane Lathion, Président du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS),  « l’intégration des musulmans se passe bien au regard de ce qui a pu arriver il y a une trentaine d’années avec les Italiens, par exemple ».

France/Suisse, touchées par les mêmes débats

Alors oui, en France, nous, on aime se réapproprier les débats. Quand ça nous arrange de parler d’Identité Nationale, on oublie les étrangers, quand ça nous arrange de parler de liberté de religions, on brandit la carte du métissage à la française. Mais qu’est ce qu’être Suisse ? Finalement, ce thème doit être à la mode. Et même si l’immigration musulmane est récente en Suisse, la réponse sera la même que pour la France. Il ne suffit plus de s’appeler Jean-Paul, Martine ou Pierre pour être français/suisse. Mais accepter les Pablo, Monica, Pedro, Mohamed, Djamel… Une comparaison à relativiser cependant, car la France a un plus lourd passé concernant ce sujet que la Suisse.

Ce qui est incroyable, c’est qu’en France, quand on fait par exemple un vote populaire pour la « non privatisation de la Poste », il y a autant de mobilisation, et le gouvernement s’en fout relativement. Mais comment, dans ce pays qu’est la Suisse, un simple vote volontaire ait autant d’impact ?

Agir sur les lois à travers l’initiative populaire

Pour Oscar Mazzoleni, enseignant en science politique, « la démocratie helvétique est tout autant un instrument de protestation que d’intégration pour les minorités ». Oui, car le système politique suisse offre aux citoyens, à travers l’initiative populaire et le référendum, notamment, la possibilité d’agir sur les lois, de réagir à des décisions perçues comme insatisfaisantes ou inadéquates, ou encore de susciter le débat sur des questions de société. Serait-ce donc un « dommage collatéral de la démocratie directe » comme en a parlé le quotidien munichois Süddeutsche Zeitung ?

Il faut avouer que c’est  une belle initiative de la part de l’UDC, qui utilise ce droit et s’en est donné à cœur joie. Dans la plus totale légalité. Mais est-ce une méthode pour relancer le débat sur la présence musulmane et l’islamisation qu’elle représenterait ? Le débat sur l’islam serait utile, mais s’il était réalisé dans de bonnes conditions et dans le respect de l’autre. Et comme le souligne Stéphane Lathion : « la provocation est-elle la seule manière d’aborder une question sensible ? Un débat centré sur l’émotionnel peut-il susciter des réflexions sereines et apporter des solutions concrètes ? ».

Tout d’abord, ce débat public pose quelques problèmes de constitutionnalité, considérés comme insuffisant pour l’invalider. Mais, même acceptée, comment cette initiative pourrait être appliquée ? Pour discrimination, et atteinte à la liberté de religion, les possibilités de recours sont grandes : Tribunal fédéral, Cour de Strasbourg…

Compter ses sous

Alors que certains ont peur des répercutions idéologiques sur la réputation du pays, d’autres se montrent beaucoup plus concrets sur les affaires commerciales. Ah bah oui, il faut d’abord penser aux sous que l’on va perdre, avant de penser à la gravité idéologique de cette initiative. Malheur, les relations Suisse-Pays musulmans représentant d’importants marchés d’exportation seraient dorénavant menacées. Au total, les pays musulmans représentent 5% des relations commerciales extérieures de la Suisse. Hans-Ulrich Bigler, directeur de l’Union suisse des arts et métiers espère qu’ils « sauront faire la différence entre une question de société et les affaires économiques »….J’éviterai de donner là mon avis…

Cette initiative aura provoqué la peur dans les milieux intellectuels, les milieux économiques, qui craignent dorénavant des représailles des pays musulmans. Et voilà, ils ne pouvaient pas y penser plus tôt ?

La question n’est donc pas celle des minarets – on en dénombre quatre dans le ciel helvétique -, mais celle de savoir pourquoi le racisme progresse dans les sociétés européennes. « L’enjeu religieux dépasse la question musulmane, il s’agit de réfléchir sur la place que nous sommes prêts à accorder à l’expression religieuse dans l’espace public. ». Ce scrutin montre tout simplement la peur que suscite l’islam, et la fermeture du débat.

Marie Julliard.

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Une réponse à “Ces flèches qui montent…montent dans le ciel helvétique”

  1. Charlotte dit :

    Parler de progression du racisme ne m’apparaît pas rendre compte entièrement du phénomène qui conduit la France à se dresser contre le port du voile ou du hijab, et la Suisse à refuser la construction de minarets. Plus largement qu’une question de races, j’évoquerai plus largement un problème de liberté. Un état de crise bouleverse les sociétés française et suisse (et d’autres), et est vécu à travers l’Islam (qui passe donc pour un fléau national, faut le faire!! comme si l’Islam était essentiellement incompatible avec la démocratie ! qu’est ce qu’il ne faut pas entendre!).
    La question suisse à la population est formulée complètement de travers, et le « oui » reflète une tendance de la société à accepter que l’espace public se trouve contrôlé. De même qu’on essaie d’éviter les attroupements de jeunes (forcément maghrébins ou subsahariens) dans la rue, parce que « ça dérange » et ça fait « sale » dans le paysage. Le « tout sécuritaire » semble revenir au pas de charge. Une enquête récente (sur les « valeurs des français » – lue sur LaCroix.fr) laissait d’ailleurs entendre que la société était prête à accepter plus de contrôle social pourvu que la liberté privée soit préservée. Ultra-libéralisme, morale puritaine et radicale (type maire de New York), on est mal barrés si l’on est pauvre, jeune, coloré, et qu’on se contrefiche des rolex même après 40 ans – bref, si l’on est une « minorité ».
    Précariser les « minorités » et ériger l’ »autre » en « fou », « dangereux », ou « délinquant », c’est facile (surtout quand on représente le « discours dominant » – celui du gouvernement, au hasard). Penser une seconde à admettre un état de crise du « modèle social » (ex : république laïque à la française) appelant à une modification des modes de l’action publique, et envisager possible la recomposition des valeurs collectives à travers les évolutions de la société (forcément changeante et dynamique), cela appelle à un courage que nombre d’hommes politiques refusent de déployer pour ne pas « froisser » un certain nombre d’électeurs trop bien pensants pour être bousculés.
    Le problème ne réside donc pas dans ce que l’on voit dans l’espace public (un minaret, une barbe trop longue et foncée, un voile…), mais dans le refus d’accepter que ce qui est traduit dans nombre de médias comme un problème religieux, relève en réalité d’un problème éminemment social qui DOIT être résolu pour ne pas s’aggraver. Le défi est urgent, l’heure est grave.

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