
Ed. Albin Michel
Né à Cuba en 1950, Pedro Juan Gutierrez est un citoyen pas très anonyme. Admiré et controversé, il est longtemps censuré à Cuba mais aussi aux États-Unis ou il est considéré comme l’un des auteurs les plus anticonformiste d’Amérique Latine. De profession il sera à la fois marchand de glaces, coupeur de canne à sucre, dessinateur industriel, soldat, dirigeant syndical, professeur ou animateur de radio, peintre, sculpteur, et écrivain. Une vie décalée et quelque peu morose qui donne lieu a un art très sombre, très cru mais surtout riches par son expérience du terrain.
Si l’on retient Gutierrez comme un écrivain, celui-ci aime se définir comme un “créateur”. D’ailleurs ses œuvres ne se limitent pas a des fictions ; teintés de réflexions sur l’art, la peinture ou la sculpture, l’auteur cherche le beau dans le laid ou peut être le laid dans le beau. En mettant comme point central de l’œuvre la haine, la mort et le sexe, Gutierrez est souvent comparé a Charles Bukowski ou Henry Miller pour leur style très décadent et leur vision pessimiste du pathos humain.
En 2002, l’auteur cubain reçoit le prix Alfonso Garcia-Ramos pour son œuvre Animal Tropical. Cependant, c’est son précédent ouvrage qui le fera connaitre sur la scène internationale: Trilogie sale de la Havane.
Comme Flaubert nous décrira en trois pages deux phrases la grâce des cheveux blonds de Madame Bovary dans le vent, Gutierrez nous apprend à revoir notre définition du beau. A travers de longues descriptions des ses excréments, de la crasse, des odeurs nauséabondes que les femmes de La Havane dégagent, du pus qui jaillit de son pénis pour couvrir les seins flasques et mous des prostitués, Gutierrez nous entraine dans un monde si loin de la civilisation. Bourru, lunatique, hostile. Des romans effrayants qui traversent les profondeurs abyssales de la vulgarité Havanaise. Tout est mis en œuvre pour nous dégouter et nous exciter.
Sorte d’autoportrait aggravé, on s’attache dans le premier livre au journaliste civil et propre, et au fur et à mesure que l’on contemple la noyade du personnage, on ne lit plus les propos intelligents que pour s’adonner à du voyeurisme presque zoophile.
Comment passe-t-on du journaliste érudit à l’excrementiste féru ? C’est tout le propos de l’œuvre de Pedro Juan Gutierrez. Trilogie sale de La Havane c’est l’art du trop. Trop Long, Trop choquant. Trop répugnant. En cela on observe le journaliste qui n’a pas perdu la veine de rapporter ce qu’il en est : La Havane délabrée, appauvrie, moche. Les thèmes varient de la pulsion sexuelle à la pourriture du corps humain. Une relation a l’art pas très occidental mais qui ne va pas sans rappeler que l’œuvre est d’abord celle qui fascine. En cela on retrouve l’artiste. Tout cela sur fond d’alcoolisme et de débauche sexuelle, de partouze et de marijuana. En cela, on salue le citoyen cubain, sa vie, son ennui, son profond mal-être.
Si toute ses œuvres sont teintées de critique sociale du régime castriste, on ne peut s’empêcher, en bon français que nous sommes, d’admirer un monde improbable a nos yeux, ou blanc et noir des ghettos cubains ne sont pas mêlés a des soucis de discrimination tant déjà la pénurie est grande. Gutierrez nous dit : quand il n’y a rien il n’y pas de raisons de détester puisque chacun est déjà un ennemi.
Rayan Hindi
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